François Pierson

Sur ses décisions les plus lourdes, un dirigeant est seul.

J'apporte alors le regard qui manque : de son niveau, indépendant, sans aucun intérêt dans l'exécution, pour structurer et confronter les choix qui engagent l'entreprise pour des années.

Une hauteur construite au sommet d'un groupe proche du milliard d'euros, au comité stratégique et à la direction générale. Mise au service de ceux qui n'en disposent pas en interne.
François Pierson, associé fondateur de Delta Opéra Partners

Sur ces sujets, un dirigeant n'a qu'exceptionnellement à ses côtés quelqu'un de son niveau, libre de parole, sans intérêt dans l'issue, capable de tenir tête à son raisonnement. Les organes de gestion qui l'entourent sont pris dans des liens hiérarchiques qui limitent la franchise. Ce qui lui serait le plus utile vient de l'extérieur, et d'assez haut pour lui parler d'égal à égal.

Un tel appui ne connaît pas son terrain mieux que lui, et ne cherche pas à le remplacer. Il offre un lieu pour penser à deux ce qui se décide seul, un point de vue qui s'ajoute au sien et éclaire ce qui reste difficile à voir de l'intérieur. C'est le rôle que j'ai tenu des années au sommet d'un groupe. C'est celui que je tiens aujourd'hui auprès des dirigeants, sur les décisions de grande ampleur qui font leur quotidien et qu'ils affrontent sans appui de ce niveau.

Le parcours

Un cheminement, des fonctions de direction opérationnelle au sommet d'un groupe.

J'ai fait l'essentiel de ma carrière au sein d'un groupe de BTP proche du milliard d'euros de chiffre d'affaires. J'y ai avancé par les résultats, en portant les décisions de leur conception à leurs effets, jusqu'à la direction générale, où j'étais en charge de la stratégie et de l'audit interne aux côtés du président. Une trajectoire adossée à une certification en stratégie d'HEC Paris.

Mon rôle le plus déterminant fut celui de directeur de la transformation. J'ai conçu et conduit le programme destiné à préparer le groupe au passage de 400 à 700 millions d'euros de chiffre d'affaires en moins de cinq ans. Trente-sept projets en composaient l'architecture, chacun avec ses enjeux, son budget et son équipe, couvrant l'ensemble des dimensions de l'entreprise : de la stratégie de croissance au modèle d'internalisation ou d'externalisation de la production, jusqu'au management et aux compétences. Tous n'ont pas connu la même réussite, mais l'objectif d'ensemble a été atteint. Faire grandir une entreprise à cette échelle, c'est la penser dans toutes ses dimensions à la fois.

À la sortie de la crise sanitaire, dans un tout autre registre, j'ai conçu et piloté un plan d'économies de plus de huit millions d'euros, pour protéger ce qui avait été bâti. À quoi se sont ajoutés, au fil des années, un outil algorithmique de scoring révélant chaque année près de quatre millions d'euros d'expositions, et un socle de plus de cent procédures. Faire croître, puis préserver, puis maîtriser : ce sont ces résultats qui m'ont porté au plus haut niveau.

Au sein du comité stratégique, je prenais part à la définition de la stratégie de notre groupe, aux côtés du président. C'est là, au sommet, que j'ai éprouvé une réalité que la réussite ne prépare pas : à ce niveau, on décide seul, sans garantie, et la contradiction se raréfie à mesure que l'on monte. J'ai fini par comprendre que cette solitude n'était pas une faiblesse, mais la condition de tous ceux qui décident à ce niveau.

Pour continuer de décider juste, j'ai voulu préserver la hauteur de vue que cette solitude menace. Je me suis adjoint un regard extérieur dont la fonction était de confronter mes décisions et d'y apporter un autre éclairage. Cette confrontation m'a libéré : elle a rendu mon jugement plus sûr encore, et affermi des choix que je portais parfois avec plus de doute que je ne le montrais. J'y ai gagné en hauteur et en lucidité.

Si j'accompagne aujourd'hui des dirigeants, c'est que j'ai vécu de l'intérieur ce qui leur manque le plus souvent, et mesuré ce qu'un regard juste peut changer. Je ne leur apporte pas une théorie : je leur apporte ce que j'aurais voulu trouver plus tôt.

Sans filet

À un certain niveau, on décide sans garantie d'avoir raison.

Les décisions qui comptent vraiment engagent beaucoup. Chacune porte sa part de risque : celui d'entraîner tout ou partie de l'organisation dans des conséquences lourdes. Décider à ce niveau, c'est accepter cela. Trancher sans certitude, en assumant d'engager d'autres que soi dans un choix dont on répondra.

Car à ces hauteurs, il n'existe plus de grille qui garantit la décision, ni de certitude factuelle sur laquelle s'appuyer. On tranche à partir d'une information souvent parcellaire, à travers le prisme de dizaines de variables, sur une conviction forgée par l'expérience et le contexte. On rassemble ce que l'on peut, on pèse, on décide. Mais rien ne garantit que la décision sera la bonne.

C'est cette absence de garantie qui donne à la solitude du dirigeant tout son poids. Être seul n'a rien de dramatique en soi. Être seul au moment de trancher, sans certitude sur l'issue et en mesurant ce qu'elle engage, c'est autre chose. La décision n'est plus un choix évident parmi des options claires, c'est un engagement pris sur sa seule conviction.

Et la hauteur aggrave ce poids plutôt qu'elle ne l'allège. Plus la position s'élève, moins elle est contestée. Ceux qui entourent le dirigeant dépendent souvent de lui, ou n'ont pas la légitimité de le contredire. L'absence de contradiction n'est pas un confort : elle laisse plus seul encore face à l'incertitude. On décide sans que personne ne vienne éprouver ses choix.

Cette solitude n'est pas une faiblesse. Elle est la condition de ceux qui décident au sommet. Reste à savoir comment on la porte.

Ne plus décider seul

Un avis de plus ne rompt pas la solitude. Trois choses la rompent.

Un dirigeant reçoit déjà beaucoup d'avis, et la plupart ne l'aident pas : ils viennent de gens qui dépendent de lui, ou qui ont un intérêt dans l'issue, ou qui n'ont pas la hauteur pour saisir ce qui se joue. Ce qui allège vraiment la solitude est plus rare, et repose sur trois qualités que peu réunissent.

L'indépendance, d'abord. Un point de vue n'a de valeur que s'il n'a rien à perdre ni à gagner à ce qu'il exprime. Sans lien de subordination, sans intérêt dans l'exécution, il peut se permettre la seule chose qui compte : la franchise. C'est ce qu'aucun subordonné, si compétent soit-il, ne pourra jamais offrir tout à fait.

Le niveau, ensuite. Pour éprouver une décision de dirigeant, il faut avoir soi-même décidé à ce niveau. Non pour dicter une réponse, mais pour comprendre la nature de ce qui se joue sans qu'on ait à tout expliquer, et pour tenir tête au raisonnement plutôt que de s'y plier.

L'apport, enfin. Un interlocuteur de valeur ne se contente pas d'approuver, ni même de contredire. Il confronte les choix, oblige à les défendre, mais il ajoute surtout un autre prisme et une autre expérience, dont la rencontre fait naître des idées qu'aucun des deux n'aurait trouvées seul. C'est dans cette confrontation féconde, non dans l'approbation, que la décision gagne en justesse.

Réunies, ces trois qualités ne suppriment pas la solitude du décideur, car la décision reste la sienne, et l'autorité ne se partage pas. Mais elles la sécurisent, en la soumettant à un regard qui l'éprouve et l'enrichit avant qu'elle ne soit prise. La forme, elle, n'est pas indifférente : elle épouse le moment du dirigeant. Selon là où il en est dans le cycle de son entreprise, cet appui s'inscrit dans la durée, se concentre sur une décision qui engage l'avenir, ou prend place au sein d'une gouvernance. Chaque situation appelle la sienne.

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